Chronique d’un monde

Pourquoi Narethil ne vous explique rien ?

Bienvenue à Narethil, démerdez-vous.

En fantasy, le lecteur arrive dans un monde dont il ignore tout. Il faut nécessairement lui donner suffisamment d’informations pour qu’il puisse faire le lien entre ce qu’il connaît et ce qu’il découvre.

Mais il y a un problème : les habitants de ce monde, eux, savent déjà où ils vivent.

Gustav n’a donc aucune raison de penser : « Comme chacun le sait, un empan correspond à…1 », pas plus que nous ne pensons, en marchant dans Paris : « Je me trouve actuellement dans la capitale française, une ville traversée par la Seine… »

En conséquence, Narethil n’explique pas son fonctionnement simplement parce qu’un lecteur vient d’arriver.

C’est, bien sûr, mon choix d’auteur.

Mais alors, certains rétorqueront : pourquoi un tel parti pris ?

Pour comprendre mon raisonnement, il faut remonter à ce qui m’a agacé lors de ma première lecture du Seigneur des Anneaux : la litanie de descriptions des cinquante premières pages.

Ne voyez pas dans mon propos une quelconque remise en question de la profondeur de l’œuvre de Tolkien. C’est simplement qu’à ce moment-là, la description me perdait au lieu de me faire entrer dans le monde décrit.

Nulle critique de l’œuvre, donc. Juste le constat qu’un choix d’auteur peut produire des effets très différents selon ses lecteurs. Certains ont adoré ces longues descriptions posant le décor ; d’autres, non.

Vous comprendrez à la lecture de ce propos que je suis parfaitement conscient de ce qu’un choix d’auteur peut provoquer chez un lecteur.

D’où mon parti pris assumé.

Gustav n’est pas votre guide touristique.

Le mois dernier, j’expliquais dans ma précédente chronique que cette manière de lire pouvait être l’une des raisons de l’immersion régulièrement évoquée par mes lecteurs. Ainsi, « lire avec les yeux de Gustav » constitue sans doute l’une des clés pour comprendre l’œuvre.

Un récent avis vérifié Amazon, laissé sur le tome 2 par Lecteur passionné, va d’ailleurs dans ce sens.

Gustav Kolerbiltag est donc la colonne vertébrale de l’histoire. C’est en suivant son chemin que l’on découvrira où celui-ci le mènera.

Si vous y pensez, c’est exactement comme dans la vie : à la naissance de quelqu’un, vous ne savez pas encore où son existence le conduira.

Là encore, c’est un choix d’auteur.

Personnellement, j’en ai marre des bouquins dont la quatrième de couverture me donne déjà l’impression d’avoir lu l’histoire. Il en va de même pour les films.

Vous connaissez la formule : le héros, les protagonistes, le cadre général, la menace ou la quête à accomplir… Il ne reste finalement plus qu’à découvrir comment tout ce petit monde va arriver au dénouement annoncé.

Et chez moi, c’est presque devenu un repoussoir. Bon ou mauvais, peu importe : lorsque je lis ce genre de quatrième de couverture, il y a 99 % de chances que je repose le livre.

Pourquoi ?

Parce que ma première réaction est généralement la même : Déjà vu. Archi-vu. Ça va être chiant.

C’est peut-être parfaitement injuste pour le livre que je viens de reposer. Il aurait peut-être réussi à me surprendre. Mais justement : sa présentation vient de me donner l’impression inverse.

Alors, lorsque j’ai commencé à écrire Mémoires d’un voleur, j’ai naturellement pris le chemin opposé. Je ne voulais pas annoncer au lecteur la destination de Gustav avant même qu’il ait commencé à marcher avec lui.

Là aussi, ce parti pris a ses conséquences.

Gustav connaît une partie de son monde. Ce qu’il considère comme banal le reste donc dans la narration. Inversement, lorsqu’il découvre quelque chose, le lecteur peut le découvrir avec lui.

Ainsi, lorsqu’il voyage dans le désert, il découvre ses habitants et leur culture.

Ce que Gustav sait n’a pas forcément besoin d’être expliqué. Ce qu’il comprend peut être appréhendé par le contexte : le zamzam est donc le couscous. Ce que Gustav ignore peut devenir une véritable découverte.

Et là… il vous faudra lire le livre pour comprendre.

Le risque : perdre le lecteur.

En effet, dans un livre où l’on ne sait pas où l’auteur va nous emmener, le lecteur peut rapidement décrocher ou laisser son imaginaire suivre ses propres inclinations plutôt que le personnage.

En tant qu’auteur, j’ai donc fait le choix de ne pas tout expliquer. Ce qui ne veut pas dire ne rien faire comprendre à mes lecteurs.

Certains retours de lecteurs me montrent que ce choix n’est pas réellement problématique pour ceux qui acceptent de se laisser porter par l’histoire. Pour d’autres, en revanche, il peut être déstabilisant.

Dans Mémoires d’un voleur, les non-dits sont volontaires. Pour comprendre certaines actions ou réactions de Gustav, il faut parfois regarder la situation dans son ensemble et se rappeler les éléments, quelquefois distillés auparavant, qui l’y ont conduit. Et là, généralement, tout s’éclaire.

Vous pouvez ne pas approuver ses choix. Mais ils font partie de l’expérience de Gustav, pas de la vôtre.

Même si l’immersion est forte, ce n’est pas un livre dont vous êtes le héros.

Et certains de ses choix ne révéleront d’ailleurs leurs conséquences que bien plus tard…

De la même manière, certains éléments distillés plus tôt ne deviendront clairs qu’au moment où vous vous retrouverez dans la scène qui leur donne tout leur sens.

En réalité, les éléments nécessaires à la compréhension sont là. Mais encore faut-il y prêter attention et ne pas traverser le texte au pas de course.

En tant qu’auteur, je suis très amateur de textes taoïstes et je dois concéder que mon écriture en porte sans doute quelques traces.

Mais que vient faire le taoïsme en fantasy ?

Je ne parle évidemment pas ici de religion ou de philosophie appliquée à Narethil. Le taoïsme n’a rien à voir avec l’univers que j’ai créé.

Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’y a laissé aucune trace.

Ce qui m’intéresse se trouve ailleurs : dans la manière dont certains textes se construisent et se laissent comprendre. Il m’est arrivé de relire plusieurs fois le même passage d’un texte taoïste, à des mois, parfois des années d’intervalle, et d’y découvrir quelque chose que je n’avais pas perçu auparavant.

Pourtant, entre mes deux lectures, le texte n’avait pas changé. Moi, si.

Et comme les choses arrivent rarement par hasard, ce sont des échanges de mails avec une lectrice qui sont venus confirmer ce que je vous explique aujourd’hui.

Elle m’a confié avoir lu le tome 1, Un jour presque ordinaire, à trois reprises et avoir eu l’impression de lire trois histoires différentes. Je tiens à préciser, pour le lecteur chafouin de ce blog, qu’il ne s’agit pas ici d’une question de compréhension du texte…

Elle l’avait parfaitement compris dès la première lecture. Lors de la deuxième, elle connaissait déjà l’histoire. Certains éléments qui lui avaient échappé ou dont elle n’avait pas encore mesuré l’importance apparaissaient donc sous un jour différent. Mais sa troisième lecture est probablement la plus intéressante. Entre-temps, elle avait lu ma précédente chronique et découvert cette fameuse clé : « lire avec les yeux de Gustav ».

Elle a donc repris le même livre en essayant cette fois de suivre consciemment le regard de Gustav plutôt que le sien. Et, selon ses propres mots, elle a encore lu une autre histoire. Pourtant, pas une ligne n’avait changé. Ce qui avait changé, une nouvelle fois, c’était la lectrice.

Bien sûr, cela ne m’a pas étonné. Un auteur met sans doute toujours un peu de lui-même dans ses écrits, et le fait que certains mécanismes présents dans les textes taoïstes se retrouvent dans ce que j’ai écrit n’a donc rien d’une hérésie.

Au final, Narethil existe aussi quand Gustav ne regarde pas.

Voilà sans doute le paradoxe de tout ce que je viens de vous raconter.

Je vous demande de découvrir Narethil avec les yeux de Gustav, mais Narethil ne se limite pas à ce que Gustav en voit.

D’autres personnages, d’autres lieux et d’autres histoires s’y déroulent… La page Univers de Narethil vous en donnera un avant-goût.

Cependant, ces mémoires oubliées vous parviendront-elles un jour ?

Ce n’est pas vraiment une question qui m’appartient.

La réponse dépendra des lecteurs qui me feront le plaisir de découvrir mon œuvre et qui, par leur soutien, permettront peut-être à d’autres histoires de Narethil de voir le jour.

En attendant, Narethil poursuivra sa route sans prendre le temps de tout vous expliquer.

Bienvenue à Narethil.

  1. Dans Narethil, un empan correspond à un mètre, et non à l’ancienne mesure terrestre portant le même nom. ↩︎
source-narethil-editionsoniriques-https://editionsoniriques.com
Défiler vers le haut