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Mémoires d’un voleur
Tome 1 — Un jour presque ordinaire
Prologue

Orvalis, la Couronne d’Écume, capitale du royaume de Calredh, s’étendait en terrasses autour du fleuve Léorth, dont les bras paresseux serpentaient, divisant la ville en quartiers distincts. Riche, bruyante et labyrinthique, la cité abritait aussi bien les palais des nobles que les gargotes des docks. En ce 12 Semence, une brume argentée enveloppait les toits d’ardoise et les flèches de ses temples, tandis que les premiers coucous filaient vers le quartier médian de la Traverse, où les artisans ouvraient leurs boutiques.
Les ruelles de la Brèche, les bouquinistes de la Traverse, les grandes arches de l’Éminence… chaque pierre portait l’écho d’un secret. Et Gustav, apprenti cambrioleur au nez affûté, n’aspirait qu’à les percer un à un.
Ce matin-là, il s’était levé plein d’entrain : c’était jour de marché et, si tout se passait bien, il en aurait fini avec les vols à l’étalage ou à la tire. La chambre qui lui servait de refuge était spartiate mais confortable. Après une toilette de chat, il s’installa devant un énorme miroir. Quelques minutes plus tard, Gustav lâcha, satisfait :
— Bigre, que voilà un nain distingué !
Puis, descendant d’un pas assuré l’étroit escalier qui le séparait du rez-de-chaussée, il pénétra dans la salle commune de la gargote — déserte à cette heure de la matinée — le regard conquérant.
En bas, une chaleur tiède flottait, mêlée à l’odeur du pain grillé. Sur le mur du fond, juste au-dessus du comptoir, un vieux cadran de bois trônait entre deux herbiers encadrés. Sculpté à la main, il montrait quatre symboles disposés en cercle : une charrue fendant la terre, un soleil haut, une gerbe couchée, et une silhouette tapie près d’un feu.
Marj appelait ça la roue du temps. Pas besoin de chiffres ni d’aiguilles, disait-elle : un simple coup d’œil suffisait pour savoir quand planter, moissonner ou s’abriter. Gustav, lui, ne la regardait jamais. Il préférait sentir les saisons au creux de ses os, comme les vieux chats avant l’orage.
De l’autre côté du comptoir en cuivre rutilant, une gnome d’un certain âge le dévisagea, avec une connivence amusée.
— Tu as fière allure, Gustav, et, si je ne savais pas, je t’aurais pris sans aucun doute pour un véritable nain. Ton déguisement semble parfait.
Elle éclata d’un rire joyeux en le voyant si fier de lui, fit le tour du comptoir et posa d’un geste leste un bol de gruau sur la table la plus proche.
— Mange un morceau avant d’aller travailler, mon neveu.
Elle désigna le bol d’un regard sans appel ; Gustav acquiesça et engloutit le gruau d’un trait.
Il se remémora les conseils de sa tante en vue de cette matinée.
Une fois son bol vide, il lui adressa un salut respectueux et se dirigea vers la sortie, lançant, le sourire aux lèvres :
— À tout à l’heure, tante Marj !
— À tout à l’heure, mon grand…
Gustav avait choisi son déguisement avec soin, ni trop ostensible ni trop misérable — suffisant pour ne pas attirer l’attention ni les ennuis.
Orvalis bruissait de toutes parts et, même si le ciel couvert laissait présager une pluie avant midi, Gustav traversa sans encombre la Brèche, bruyante et nauséabonde, puis remonta vers la Traverse, aux couleurs chatoyantes et aux rues animées, cœur battant du commerce. Les gens vaquaient à leurs occupations ; plus il avançait vers la place du marché, plus la foule se densifiait, augurant une matinée prometteuse.
Arrivé sur place, il fit le tour du marché pour repérer les échappatoires et jauger les forces en présence. La garde patrouillait, comme à son habitude, en tournant dans le sens des aiguilles d’une montre. Il ne lui restait plus qu’à les suivre à mi-distance : après le passage de la garde, l’attention des gens se relâchait, et personne ne regardait jamais derrière soi.
Une demi-heure plus tard, alors qu’il se rapprochait du cœur du marché, il repéra sa première proie : une jolie femme en robe de laine brune dont un pli dissimulait sa bourse.
Il adopta une approche classique : contourna l’étal où elle s’était arrêtée, fit mine de regarder un article sur une échoppe d’étoffe, puis se remit en marche à temps pour la percuter distraitement.
— Excusez-moi, madame, malgré votre beauté, je ne vous avais pas remarquée !
— Faites plus attention la prochaine fois, maître nain, mais il n’y a pas de mal.
La jeune femme, offusquée pour la forme, semblait pourtant ravie par la remarque. Jouant la contrition, Gustav lui fit une révérence volontairement maladroite et s’esquiva tandis qu’elle poursuivait ses courses sans se douter qu’il lui manquait quelque chose.
Son premier larcin était un succès, mais il savait qu’il ne fallait pas trop traîner. Prenant une allée sur sa droite, il se dirigea vers les échoppes d’épices, où il aperçut une nouvelle proie. Mais contrairement à la précédente, cette fois la manœuvre serait plus compliquée : une bourgeoise accompagnée de son mari et de leur garde du corps.
Le pari était risqué ; il allait devoir exceller, sinon la garde ne mettrait pas longtemps à lui tomber dessus. Mais la providence allait être de son côté : une soudaine altercation entre deux commerçants accapara l’attention du couple et des passants. Cela lui laissa le temps de les approcher sans être remarqué par leur garde du corps, trop occupé à défendre les intérêts de ses patrons.
Effleurant à peine le pourpoint du gentilhomme, il lui arracha avec dextérité et sans à-coup la bourse replète qui s’y accrochait. Puis, rapidement, il replongea dans la foule tandis que la garde affluait pour mettre bon ordre à la dispute…
Une rumeur commençait à enfler chez les commerçants du marché — « des voleurs sont à l’œuvre ! » —, Gustav en conclut qu’il était temps de rentrer, comme sa tante le lui avait enseigné : mieux valait arrêter avant d’être attrapé.
Il se dirigeait vers la sortie pour rejoindre la Brèche quand une dernière opportunité se présenta. Jugeant qu’il pouvait tenter sa chance une dernière fois, il s’avança d’un pas assuré vers un trio de gentilshommes. Cette fois, il allait utiliser une technique plus directe.
Heurtant avec force le jeune humain en tête du trio et jouant l’empressement, il s’esclaffa :
— Excusez-moi, messire, mais une affaire pressante m’attend !
Comme il s’y attendait, le jeune bretteur démarra au quart de tour. La clameur se brisa net, et un cercle se referma autour d’eux. Devant cet auditoire incertain, son adversaire asséna, d’un ton confiant et sans la moindre peur :
— Quelles manières, seigneur nain ! Vous vous moquez, si je ne m’abuse ?
Gustav s’était arrêté à quelques empans de lui. Il empocha rapidement la bourse qu’il venait de lui subtiliser, en esquissant une courbette impeccable. Puis, lui faisant face, il renchérit, ravi :
— Nullement, mon ami !
— Mon ami ? Comme vous allez vite en besogne, maître nain. Je vais vous apprendre la politesse, moi !
— Comme il vous plaira, jeune homme, je suis votre obligé !
— À la bonne heure ! Vous me rendrez compte à 14 h cet après-midi, au pied des remparts derrière le champ de courses ! annonça l’homme triomphant, avec un sourire carnassier devant une foule désormais acquise à sa cause.
— À votre guise, mon seigneur. À tantôt, je suis pressé…
Puis, joignant le geste à la parole, il s’esquiva en courant, laissant le trio goguenard profiter de sa gloire trop facilement gagnée…
Une heure plus tard, un gnome à la chevelure ébouriffée faisait irruption Chez Marj, alors que la pluie s’abattait sur la cité. L’établissement était bondé à l’heure du coup de feu.
— Bonjour ! Est-il possible de déjeuner ? lança-t-il à la cantonade.
Sa tante le dévisagea, puis répondit sans se décontenancer :
— Au comptoir, mon garçon !
Gustav comprit qu’il y avait un problème. Il jeta un coup d’œil à la salle : la pièce était petite, mais une douzaine de personnes pouvaient y déjeuner. Il repéra les habitués friands de la cuisine familiale de Marj. Au fond de la salle, un visage connu attira son attention. D’après sa tante, il s’agissait d’un membre de la guilde du drapier : cela faisait plusieurs semaines que certains de ses hommes rôdaient dans le coin.
Bien que sa tante leur payât son dû, comme tous les commerçants de la rue, la guilde était sur les dents, car de mystérieux concurrents leur faisaient des misères — et bien sûr, sa tante n’y était pas pour rien.
En tout cas, il allait jouer la comédie comme elle le lui avait appris. Marj avait déjà compris qu’il avait dû abandonner son déguisement, donc il incarnerait son neveu de retour de voyage. Elle fit le tour du comptoir et lui tendit un bol de ragoût.
— Tiens, mon neveu. Que me vaut cette gentille visite ? Depuis quand es-tu revenu de voyage ?
Sa tante venait de lui confirmer qu’il était sous surveillance. Il répliqua d’un ton badin :
— Juste ce matin, ma tante. Est-ce que la chambre au-dessus est libre ? J’ai l’intention de rester quelque temps.
— Je crains que non, mon garçon, je l’ai déjà louée. Mais si tu veux, je peux t’héberger chez moi. Et sinon, ton voyage s’est bien déroulé ? As-tu trouvé des choses intéressantes ?
— Merci, tante Marj. Quant à mon voyage, il s’est bien déroulé, mais je n’ai rien trouvé de significatif.
Puis il se mit à dévorer son ragoût. Tout un chacun n’aurait vu qu’une simple conversation entre deux parents, mais la réponse rassura doublement Marj : Gustav avait réussi l’opération de vol à l’étalage qu’elle lui avait confiée. Bien sûr, il avait dû griller son déguisement. Il ne restait plus qu’à savoir pourquoi. Marj, d’un air curieux et malin, demanda :
— Tu n’es pas très prolixe, mon jeune neveu. Aucun combat ou aventure extraordinaire à raconter à ta vieille tante ?
Gustav finissait son ragoût et grommela entre deux bouchées :
— Eh non, ma tante, rien de palpitant. Aucun défi à relever.
Sa tante, rassurée par l’information, reprit son service, non sans faire une moue réprobatrice à son neveu…
Le coup de feu du midi était maintenant terminé. Marj avait fermé sa gargote jusqu’au soir. Assis à la grande table de la cuisine, Gustav avait posé et vidé devant lui les trois bourses récoltées dans la matinée. En attendant sa tante, il avait fait les comptes.
— Alors, combien as-tu récolté ? demanda Marj en l’apercevant.
— Cent trente-trois pièces d’argent. Pas mal, non ?
— Oui, plutôt pas mal, pour une demi-journée de travail. Alors, tu racontes ?
— En fait, j’ai commencé avec « Excusez-moi, mademoiselle ! », puis ensuite, j’ai bénéficié du « Quand la chance vous sourit », et j’ai terminé par « Désolé mon gars, mais je suis pressé ». Pour mon dernier coup, j’ai fait face à trois matamores, juste le temps de délester le faquin de sa bourse…
Il désignait du doigt les objets subtilisés.
— À cette heure, ils doivent attendre le célèbre Kronin Briseroc au pied des remparts depuis un bon moment.
— Bien joué, mon neveu ! lâcha Marj, hilare. Bon, maintenant, mon grand, il est temps que tu passes à des choses plus importantes que le vol à la tire ou à l’étalage. Demain, je te montrerai de nouvelles choses. Profite bien de cette soirée.
Un savoureux mélange entre heroic fantasy et l’esprit d’Assassin’s Creed
★★★★★ — Sébastien
J’ai commencé la lecture vendredi et j’ai déjà parcouru 150 pages. Il m’a fallu une trentaine de pages pour vraiment entrer dans l’histoire, mais une fois lancé, le rythme est très prenant : tout s’enchaîne rapidement, sans temps mort, ce qui donne envie de continuer sans s’arrêter.
Un univers riche et original, qui surprend sans jamais tomber dans le déjà-vu, porté par un savoureux mélange entre heroic fantasy et l’esprit d’Assassin’s Creed. Mention spécial pour Grismal.
Merci pour cette découverte
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Excellente découverte
★★★★☆ — Maillard
Pourtant peu adepte du roman fantasy, je me suis laissée embarquer au fil des pages et des chapitres par l’univers de Gustav. Au cours de ce premier tome on apprend pas mal de choses sur lui et son parcours initiatique. Les descriptions tant des personnages que des lieux sont très détaillées. Je suis impatient découvrir le deuxième tome.
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